17/05/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Les invisibles

01/01/1994
Les bâtiments en forme d'U d'une ferme hakka de la province du Kouangtong est typique de l'architecture de ce groupe régional chinois. Les salles de séjour et chambres font toutes face à la cour centrale.
Les Hakka sont le plus grand groupe minoritaire de Taiwan, mais leur langue et leur culture se sont rapidement évanouies. Le mouvement actuel pour rajeunir cette culture régionale1 distincte devrait la sauver d'une totale assimilation.

Mlle Liu Huei-chen a quitté son village du nord de l'île à l'âge de 16 ans pour fréquenter le lycée et l'université à Taipei. Après cinq années loin des siens, à mi-course de ses études, elle retourna au petit village de Tchongli pour rendre visite à son grand-père mourant. Ce déplacement fut particulièrement émouvant. Face à son aïeul octogénaire, elle se trouva devant une barrière : elle ne pouvait plus communiquer avec lui. Elle avait oublié presque toute sa langue maternelle, le hakka, et son grand-père n'avait jamais appris le pékinois. II ne pouvait guère la distinguer, sa vue étant mauvaise, et elle ne pouvait plus prononcer les mots qu'il connaissait. Pour la première fois de sa vie, elle regrettait de n'avoir pas entretenu la langue de ses ancêtres. Elle avait grandi dans une ville principalement peuplée de Hakka, la plus grande minorité régionale chinoise de Taiwan, mais après s'être installée à Taipei, elle avait mené une vie sans aucune référence à ses origines hakka. La plupart de ses camarades étaient des Taiwanais, descendants des premiers immigrants chinois de l'île. Comme eux, elle parlait le sud-foukiénois, abusivement appelé « taiwanais » dans l'île, passait son temps libre dans des cours complémentaires pour préparer ses examens, regardait la télévision ou se réunissait dans les chaînes de fast-food de style américain.

Maintenant, elle a 25 ans et achève une maîtrise en histoire à l'université nationale normale de Taiwan. Elle écrit justement une thèse sur les relations entre les tribus indigènes de Taiwan, les Sud-Foukiénois qui ont commencé à pénétrer l'île à partir du milieu du XVIIe siècle et les Hakka qui sont venus en masse du Kouangtong et des autres provinces méridionales de la Chine quelques dizaines d'années plus tard. Une fois encore, elle regrette profondément cette lacune linguistique. Ne sachant pas parler hakka, elle ne peut pas rassembler d'histoires de première main des vieilles gens. Elle doit donc apprendre en vitesse cette langue. C'est une honte, s'exclame-t-elle, car elle doit suivre des cours de hakka.

Beaucoup de jeunes Hakka sont exactement dans la même situation. Alors que les parents se parlent en hakka, ils ont négligé de l'apprendre à leurs enfants. Mlle Liu Huei­-chen parle le pékinois avec ses parents et ses camarades et même en vivant dans la communauté hakka où elle et ses camarades sont déjà bien engagées dans le courant culturel de Taiwan.

Hakka signifie « invité » en cantonais. Selon la légende des origines de ce groupe la plus répandue, on croit les Hakka issus de propriétaires fonciers han (Chinois du Nord), certains disent même de la famille impériale de Han, qui auraient fui le nord de la Chine vers le sud dès le IVe siècle pendant les troubles de guerre causés par les envahisseurs allogènes provenant de Mongolie et de Sibérie. Comme la plupart sont allés s'établir dans le sud cantonais, les Européens définissent ce groupe régional par leur nom cantonais. Vers la fin du XIXe siècle, les Hakka ont formé quatre autres grandes vagues migratoires de masse. Ainsi, dans les provinces méridionales, ce groupe se déplaçait par périodes vers de nouveaux horizons pour échapper aux trou­bles de guerre.

Bâtie pour une meilleure protec­tion, cette ferme hakka du sud de Taiwan (hsien de Pingtong) conserve les éléments de l'architecture continentale hakka.

Les premiers Hakka arrivés en petit nombre à Taiwan s'y sont établis dès le début du XVIIe siècle. Ces pionniers avaient la réputation d'être intelligents, rudes, sans loi et de se regrouper en clan, en grande partie à cause du décret impérial qui interdisait aux femmes et aux enfants le voyage vers Taiwan. La plupart de ces Hakka travaillaient comme métayers ou ouvriers agricoles des colons sud­-foukiénois. Presque toute la documentation officielle décrit les Hakka comme des marginaux de la société. Les annales de hsien mentionnent les Hakka comme des vilains, explique M. Chen Yun-tung, auteur de Les Hakka de Taiwan (1989). Ils volaient, provoquaient des bagarres, commettaient l'adultère. C'était un lot de personnes malfamées, d'ouvriers émigrés de petites mœurs. Cette image ne s'est pas redorée avant la fin du XVIIe siècle, comme l'immigration hakka à Taiwan augmentait avec l'arrivée de familles complètes.

Comme les Sud-Foukiénois, qui s'appellent Taiwanais, les Hakka ont d'abord débarqué dans la ville méridionale de l'île, Tainan, où ils firent face à la fois aux Sud-Foukiénois et aux peuplades aborigènes. Les conflits étaient fréquents et sanglants. La plus grave échauffourrée, dite rébellion de Tchou Yi-koueï, a éclaté en 1721 contre l'autorité mandchoue. Au départ les Taiwanais et les Hakka étaient unis contre l'autorité en place, mais une lutte interne a scindé les deux groupes en adversaires. On a longtemps cru les Hakka du côté des Mandchous, une réputation qui a refroidi les relations entre les deux communautés pendant de très longues années.

La dernière grande vague de Hakka par­venue à Taiwan eut lieu pendant la rébellion des Taïping (1850-1864). Quand les rebelles furent défaits, des milliers de partisans Hakka ont quitté la Chine continentale pour Taiwan et d'autres destinations éloignées. A cette époque les Hakka avaient déjà établi des communautés hakka un peu partout dans l'île, mais le mouvement s'accéléra vers le nord devenu maintenant un centre de ralliement de la population hakka de Taiwan. Bien qu'il n'y ait pas de statistiques officielles récentes de ce groupe, le recensement de 1956 fait apparaître environ 1,2 million de Hakka, soit environ 15% de la population taiwanaise. Les plus fortes concentrations hakka étaient les hsien du nord-ouest de Taoyuan, de Sintchou et de Miaoli. Ces chiffres n'ont pas été honorés ni réévalués, mais de nombreux spécialistes estiment que la distribution humaine n'a guère variée.

Les dieux des Trois Montagnes, probablement des collines de la côte de la province du Kouangtong, sont aussi vénérés à Taiwan par les populations non hakka.

Grâce aux renseignements de la domiciliation des habitants, on peut estimer que la population hakka se situe entre 2 mil­lions et 5 millions d'individus. M. Chen Yun­-tung avance le nombre de 3 millions, soit toujours 15% de la population insulaire. Cette large fourchette indique que les Hakka sont difficiles à repérer. Etant de race han (chinoise proprement dite), ils ne diffèrent pas des autres populations chinoises immigrées tandis que la langue vernaculaire et les traits culturels qui les séparent des Taiwanais s'estompent rapidement.


Qui sont les Hakka? En Chine continen­tale, ils composent le cinquième groupe linguistique derrière les locuteurs du manda­rin cantonais, changhaïen et foukiénois.2* On y compte environ 20 millions de locuteurs hakka, et peut-être 50 millions dans le monde. Quoique restée une minorité parmi d'autres groupes régionaux chinois pendant des siècles, les Hakka ont longtemps maintenu des traits culturels distincts. La plupart traduisent les difficultés que ce peuple a rencontrées, comme le mauvais accueil des populations cotoyées. Par exemple, tandis que presque tous les groupes régionaux han (chinois) bandaient les pieds des fillettes de la haute classe, avant le XXe siècle, le groupe hakka ne pratiquait pas cette coutume. La principale raison est certainement la nécessité pour les femmes d'aller aux champs.

Beaucoup de leurs croyances se sont modelées au cours de leurs pérégrinations. Ainsi, tandis que l'ensemble des Chinois célèbrent le jour du nettoyage des tombes le 4 ou 5 avril, les Hakka le font entre le 16 du Premier mois lunaire (chinois) et le 5 avril (calendrier grégorien). Cette souplesse a été initialement prise pour avoir le temps de revenir sur la tombe des ancêtres, souvent en des sites dispersés.

Une autre coutume funéraire traduit la mobilité de ce groupe. Les Hakka enterrent leurs morts dans un lieu provisoire. Après quatre ou cinq ans, les cendres sont replacées dans une urne qui peut ainsi suivre la famille sous d'autres cieux. Par tradition, les Hakka croient retourner dans leur patrie d'origine, au nord de la Chine, où ils pourront enterrer définitivement leurs morts. Dans les grosses communautés hakka, beaucoup de familles conservent ces urnes funéraires dans la cour arrière de leur maison.

L'ensemble de la religion des Hakka se rapporte également au temps passé dans les différentes parties de la Chine. Par exemple, le culte des dieux des Trois Montagnes, au centre de la religion hakka, est originaire de la région côtière montagneuse du Kouangtong. Il est en vigueur un peu partout ailleurs, y compris Taiwan. Les dieux sont trois frères qui, selon la légende, ont sauvé un empereur de la dynastie de Song mais ils en ont refusé les présents et les postes de haute responsabilité dans le gouvernement. Les Hakka les considèrent comme leurs anges gardiens et leurs pouvoirs protecteurs sont si respectés que même ceux qui ne sont pas hakka viennent y faire leurs dévotions. A Taiwan, on compte 145 temples dédiés aux dieux des Trois Montagnes, dont 34 dans le seul hsien d'Ilan. Le plus ancien datant d'environ 400 ans se situe à Sihou [Hsihu], au centre-ouest de l'île.

Le culte des Yi-min, ou Honnêtes Gens, est aussi particulier aux Hakka. Ces personnes ont été tuées en défendant la cause du groupe hakka dans une bataille. A Taiwan, les Hakka les honorent aux anniversaires de bataille sur les lieux où les Hakka ont combattu les Taiwanais, comme la révolte de Tchou Yi­-koueï en 1721, celle de Lin Chouang-wen en 1786 et celle de Taï Tchao-tsouen en 1862. Il y a 21 temples dédiés aux Yi-min dans l'île. Le plus connu est sans doute celui de Sinpou [Hsinpu] où sont encore conservés les restes de plus de cinq cents combattants hakka.

La musique aussi témoigne des vagues migratoires des Hakka. Elle repose essentiellement sur un style dit des pa-yin, ou huit sons, c'est-à-dire les huit sortes d'instrument de musique. Le pa-yin comprend plusieurs formes musicales que les Hakka ont adapté des divers styles régionaux chinois qu'ils ont appris dans les provinces méridionales. Une des formes de théâtre hakka des plus connues est le théâtre de la cueillette du thé conjuguant dialogue et musique. Les pièces, souvent une histoire d'amour, présentent trois personnages, un homme, une femme, un tiers comique qui excellent dans un badinage vivant. Cette forme comprenant à l'origine des chants folkloriques chantés pen­dant la cueillette du thé décrit des histoires vécues dans les plantations de thé. Les pièces modernes de ce genre ressemblent plus à l'opéra de Pékin par les costumes et la scène, mais avec l'emploi de la langue hakka.

Un des aspects de la culture hakka est l'importance donnée à l'instruction. Si beaucoup de groupes régionaux chinois ont fait de même, les Hakka sont réputés pour leur détermination à s'instruire malgré la pauvreté et la difficulté. Par tradition, les grandes familles avaient au moins un petit temple familial et jusque dans les années 40, il était commun de le doubler d'une petite école. De nos jours, la tradition de faire de l'instruction une priorité se poursuit. Ainsi, la petite ville hakka de Meïnong de 50 000 habitants s'enorgueillit d'y avoir plus de 80 docteurs universitaires au cours de ces quarante dernières années, le pourcentage mu­nicipal le plus élevé de toute l'île.

L'amour des Hakka pour le poète et essayiste Han Yu (768-824), appelé de son vivant Han Tchang-li, de la dynastie de Tang, témoigne de ce respect de l'instruction. Un temple moderne dédié à Han Tchang-li se tient à Neïpou, dans le hsien de Pingtong. Même si c'est le seul exemple du genre, des foyers hakka disposent chez eux d'un autel à sa mémoire. Un autre signe du respect de l'instruction est que les communautés hakka plus traditionnelles ont un kiosque public pour le brûlage de tous les papiers écrits ou imprimés, même si on ne l'utilise plus guère à cet usage. M. Tu Chun-ching, rédacteur en chef de Mensuel Hakka, a grandi dans les alentours de Miaoli. Il se rappelle encore que sa grand-mère séparait bien soigneusement les papiers imprimés des déchets ménagers, même si ces papiers avaient servi au boucher à emballer de la viande. Elle estimait ces vieux papiers journal sacrés et n'aurait pas permis qu'on s'assît ou marchât dessus.

Malgré leurs succès universitaires, les Hakka de Taiwan sont en pleine crise d'identité. Après quatre siècles dans une société dominée par d'autres groupes chinois, beaucoup ont perdu ou abandonné leur culture. Les Hakka sont un groupe invisible, dit M. Luo Chao-chin, professeur et linguiste à l'école nationale normale de Taipei. Il croit que la faiblesse économique a été une raison majeure de l'évanouissement de la culture hakka. Les communautés agricoles hakka originelles ont connu un rapide déclin démographique. Etant situées dans des zones moins fertiles, beaucoup quittaient ces lieux à la recherche d'une meilleure vie. Perdant ainsi de la main-d'œuvre, ces communautés ne purent renforcer leurs assises économiques. Lorsque les jeunes Hakka s'en vont dans les villes, la majorité ne fait pas état de ses origines et souvent les dissimule. En se risquant hors des traditions, les Hakka se mêlent à leurs voisins taiwanais, acquièrent leur langue, leurs us et coutumes. Effrayés d'une possible discrimination, ils n'osent plus afficher une identité distincte de l'ensemble. C'est pourquoi, on cite peu d'exemples de réussite d'hommes d'affaires hakka. Parmi les cent premières entreprises de fabrication de Taiwan, aucune n'appartient à des Hakka, du moins par ceux qui osent afficher leurs origines. La plus grande entreprise possédée par un Hakka, Kunnan Enterprise Company, se place au 114e rang. Et parmi les cinq cents premières entreprises, trois seulement appartiennent à des Hakka!


Peut-être à cause de la longue histoire de pauvres marginaux, les Hakka se sont faits une réputation de prudence et de parcimonie. Ils recherchent la stabilité de l'emploi, dit M. Luo Neng-ping, secrétaire général de l'Association des activités publiques hakka de Taiwan (AAPHT), fondée en 1990 dans un but non lucratif pour la promotion de la langue et la culture hakka. Grâce à leur diligence et à leur probité, ils sont devenus les piliers des institutions qui les emploient. Mais ils ne gravissent pas les échelons supérieurs du secteur privé ou public. Ils ne sont pas du genre ambitieux. Une autre raison pour laquelle il ne semble pas y avoir de chefs d'entreprise hakka pleins de succès est de dissimuler ses origines en vue de monter en tête.

En terme de pouvoir politique, les Hakka ont pris un mauvais départ à Taiwan. Après deux cents ans de frictions avec les Taiwanais et les aborigènes, les Hakka n'avaient guère obtenu de pouvoir politique durant l'occupation japonaise (1895-1945). Leurs conditions sont restées médiocres après l'arrivée du gouvernement du Kouomintang en 1949. Et maintenant, ils se tiennent toujours derrière les deux autres principaux groupes chinois (han) : les Taiwanais composant plus de 70% de la population insulaire et les continentaux (ceux qui ont immigré avec le gouvernement du Kouomintang en 1949) qui composent 15% de cette même population. Pourtant, ils ont plusieurs personnalités brillantes dans le monde politique. Deux des plus influentes notabilités politiques de la République de Chine à Taiwan sont d'ascendance hakka : MM. Lee Teng-hui, le chef de l'Etat et president du parti nationaliste ou Kouomintang, et Hsu Hsin-liang, président du Parti démocrate-progressiste, dans l'opposition. M. Peng Ming-min, un autre chef politique célèbre dans le mouvement pour l'indépendance de Taiwan, est aussi hakka. Mais, la participation est très faible. Aucun chef des cinq grands corps de l'Etat n'est hakka. Et parmi les 17 membres du cabinet ministériel de la République de Chine, M. Wu Poh-hsiung, ministre de l'Intérieur, est le hakka. Parmi les 160 députés au Yuan législatif, on ne compte que 10 Hakka.

A la fête annuelle des Yi-min à Sintchou, la procession du Roi Cochon, le plus gros porc de l'année. Une récompense qui honore son éleveur chez les paysans.

M. Huang Tse-yao, poète, écrivain et secrétaire général adjoint de l'Association des activités publiques hakka de Taiwan, croit que les Hakka ont conservé ce profil bas pour deux raisons. Il se pourrait que la culture hakka ne fasse pas grand cas de la participation aux affaires politiques. On leur enseigne d'accroître leurs connaissances et de rester à l'écart de la politique.

M. Lin Kwang-hua, député (hakka) au Yuan législatif, explique que les Hakka ne se sont jamais exprimé en politique locale. La longue histoire d'être ainsi ignorés provient du grand manque d'intérêt aux affaires politiques. Aussi, cette position initiale de marginaux les a carrément laissés hors du courant des affaires publiques. Comme la politique est sale et risquée, les Hakka préfèrent l'éviter.

Dans le domaine social, les Hakka semblent aussi traîner les pieds dans la promotion de leur culture. M. Chung Chao-cheng, cofondateur de l'Association des activités publiques hakka de Taiwan, se sent frustré par une certaine apathie rencontrée chez les Hakka au cours de ses deux années passées à l'association. Ils semblent tous se désintéreser de la vie publique; ils ne veulent pas qu'on sache qu'ils sont hakka, d'autant plus que beaucoup ne parlent pas le hakka. Alors, leur image s'affadit, dit-il.

Les jeunes ont une médiocre appréciation des valeurs hakka, dit une étudiante activiste, Mlle Liu Huei-chen. Elle est aussi déçue de ce manque d'enthousiasme. Et ceux qui prennent des cours de langue semblent en oublier l'intérêt culturel. Ils y recherchent plutôt une qualification professionnelle au cas où ils seraient envoyés dans une communauté hakka. Rares sont ceux qui apprennent la langue de leurs ancêtres sans une motivation matérielle.

Le plus grave problème des Hakka est la perte de l'usage de la langue. La population hakka se rétrécirait considérablement sur la base d'un recensement des locuteurs, car beaucoup de Hakka ne savent ou ne désirent parler leur langue originelle, dit M. Tu Chun­-ching. Un récent sondage auprès de cinq cents écoliers de l'enseignement primaire dans la ville de Miaoli indique que 80% des jeunes écoliers sont hakka, mais seulement 30% savent parler le hakka. Quelques jeunes parlent, dit M. Luo Chao-chin. Ses classes de hakka sont pleines de jeunes sans aucune no­tion des valeurs hakka. Il accuse les campagnes de l'Etat pour la promotion du pékinois comme langue officielle de la République de Chine pendant plus de quarante ans d'avoir pleinement réussi, au détriment de tous les autres langues ou dialectes chinois, dont le hakka. Il n'existe certes aucune loi contre l'usage d'autres langues régionales chinoises, mais la politique de promotion linguistique pour le pékinois est si intense que la popula­tion a grandi en pensant que seul le pékinois peut être pratiqué en public. M. Luo Chao­-chin souligne que la pratique des enseignants de pénaliser les élèves qui parlaient un dialecte a laissé une profonde empreinte qui subsiste encore dans l'esprit des habitants de Taiwan. Ces pénalités sont aujourd'hui révolues, mais peut-être encore plus influentes chez les jeunes est la pression uniforme de devoir parler la langue des camarades d'école, le pékinois ou le taiwanais. Comme les autorités compétentes ont levé les restrictions sur l'usage des dialectes dans les masse-médias, beaucoup de Hakka se plaignent que les chances nouvelles ont toutes été englouties par les programmations de langue taiwanaise, comprimant tous les autres langues.

M. Chung Chao-cheng, cofondateur de l'Association des activités publiques hakka de Taiwan, dans son cabinet de travail.

Les mariages mixtes entre les groupes ont ébranlé la pratique des langues. La tradition hakka du mariage avec un conjoint du même groupe a disparu au cours de ces quelques dernières dizaines d'années comme les Hakka se déplaçaient dans les centres urbains. C'est une tendance irréversible des locuteurs d'un parler non général, dit M. Peng Chin-ching, professeur d'anglais à l'université nationale Chengchi de Taipei. Cela arrive tout le temps aux immigrants. Lui-même est un cas. Il a épousé une Taiwanaise et n'a guère eu de succès à enseigner sa langue maternelle, le hakka, à ses deux fils. Il craint de faire partie de la dernière génération à parler le hakka à Taiwan.

Les inquiétudes soulevées par la conser­vation de la langue hakka ont engagé un commencement de renaissance culturelle hakka. En 1987, quatre journalistes hakka se mirent à publier Vents et nuages hakka, un bulletin mensuel couvrant les mouvements politiques et sociaux d'intérêt hakka et la promotion de la culture hakka. L'année suivante, ils formaient une longue marche dans les rues de Taipei proclamer un message : « Rendez­-nous notre langue maternelle ». Ce mouvement a attiré dix mille supporters et a servi à faire comprendre l'importance d'une langue dans la conservation d'une culture. De nombreux manifestants portaient des portraits de Sun Yat-sen, peut-être le plus célèbre Hakka, avec un masque de chirurgien. Ce fut la première grande manifestation publique pour les droits hakka.

Exécutant du concert pa-yin traditionnel, ce joueur de tambour hakka a revêtu le costume et les apparats colorés lors d'une festivité hakka.

Le mouvement a continué quoique d'une manière assez sporadique. Après une brouille au sein de la rédaction du bulletin en 1990, il changea de direction et devint Mensuel Hakka. Il circule maintenant à environ 5 000 exemplaires. Un second bulletin bimensuel de plus petite dimension, Vents et nuages dans les six collines est aussi publié tandis qu'un nombre croissant de quotidiens régionaux font place dans leurs colonnes aux problèmes spécifiquement hakka. (Les « six collines » font références aux six villes hakka du sud de Taiwan.) Cette année-là, Taiwan acquérait sa première publication écrite en langue hakka. Taiwan hakka, un bimensuel littéraire édité par le poète Huang Tse-yao. (La forme écrite du hakka et des autres dialectes chinois usent tous des mêmes idéogrammes chinois, mais avec une grammaire différente et une sélection de mots distincts.)3

Des dictionnaires hakka et des ouvrages sur la culture hakka sont édités en nombre croissant, de même que les formules autonomes d'écoute (cassette) et audio-visuelle (bande ou disque compact, etc.) de chansons, musiques de danse folkloriques et opéras. M. Tu Chun-ching rappelle la phénoménale nouvelle tendance. Depuis ces dernières années, un grand nombre de publications rela­tives aux Hakka ont soudainement apparu. Les grandes maisons d'édition ont générale­ment inclus dans leur calendrier des projets hakka. Les maisons de vidéopublication spécialisées dans le divertissement hakka ont été fondées et fournissent un nouveau public.


A la télévision, la programmation en langue autre que le pékinois a longtemps été limitée à moins de 30% du temps d'émission sur les trois chaînes. Dans celle-ci, le hakka ne comprend que 20 minutes d'un programme d'actualité sur chaque chaîne, plus deux demi­-heures sur l'une des chaînes. A la radio, les programmes en langues régionales chinoises ne peuvent, selon la loi, excéder un tiers du temps d'écoute sur les stations émettant en modulation de fréquence (MF) ou 45% sur celles en modulation d'amplitude (OC, PO et GO). Des stations d'émissions hakka diffusent essentiellement des programmes à destination des communautés hakka. Ces restrictions ont été officiellement abrogées en juillet 1993. Mais ceux qui espèrent lancer des programmes craignent que ce mouvement ne place en fait la langue hakka complètement hors de course sur les ondes puisque la plupart des nouveaux programmes sont en taiwanais.

Les activistes hakka admettent que la première des priorités est de rétablir un enthousiasme chez les jeunes. Beaucoup sont fâchés que, si on ne peut reprendre le flambeau, le mouvement tombera à l'eau, entraînant dans sa chute la culture hakka. M. Luo Chao-chin lance cet avertissement que les Hakka de Taiwan pourraient bien prendre la même voie que les aborigènes des plaines qui sont maintenant complètement acculturés. Il est évident que les groupes régionaux chinois peu dynamiques disparaissent ou entrent au musée, dit-il. Cela pourrait bien être le destin de la culture hakka si le mouvement ne présente pas d'autres distinc­tions. Et avec cette disparition, on perdra un maillon de la chaîne historique de la Chine. Il espère que le mouvement hakka emportera l'adhésion des Hakka et des autres habitants de l'île qui, devenant de plus en plus riche, se tournera vers ses valeurs culturelles intrinsèques et réalisera que toutes les cultures et langues régionales peuvent contribuer à rehausser la qualité de la vie.

Le mouvement hakka a fait un bond en avril 1993 quand le ministère de l'Education a annoncé que les « dialectes » chinois et les langues aborigènes pouvaient être enseignées à titre facultatif dans les écoles primaires. Plusieurs de ces écoles des hsien de Taipei, de Pingtong et de Sintchou ont mis le hakka dans leurs programmes d'étude. En juillet dernier, les élèves d'une école primaire du hsien de Pingtong ont fait une tournée dans l'île pour présenter un spectacle en hakka.

Depuis 1990, Mensuel Hakka et l'Associa­tion des activités publiques hakka de Taiwan ont parrainé des camps d'été pour enfants et adultes. Le IVe Camp d'été annuel de la culture hakka, tenu en août 1993, a rassemblé 17 personnalités hakka des domaines politiques, universitaires, professionnels et des affaires. Ils ont débattu en hakka sur l'histoire, la langue, l'artisanat et le folklore des Hakka.

La fête chinoise du Nettoyage des tombes n'est pas honorée chez les Hakka à une date fixe, mais dans un laps de temps variable d'un ou deux mois selon la mobilité du Nouvel An chinois. Les fidèles apportent dans leurs grands paniers tout le nécessaire aux rites de ce culte ancestral.

Au niveau de l'enseignement supérieur, grâce aux fonds de l'association hakka, les étudiants ont formé des clubs hakka dans 12 universités. Mlle Liu Huei-chen, chercheuse en histoire qui a créé le Club d'études hakka à l'université nationale normale de Taiwan en 1991, explique que le lancement de tels groupes n'est pas aisé. Quelques autorités universitaires le désapprouvent en l'apprenant, car elles craignent que, par une forte accentuation sur l'identité régionale, de tels groupes ne provoquent la ségrégation. Elle a rudement lutté, négocié pour obtenir la fondation de ce club sans toutefois pouvoir l'installer dans le campus universitaire. Il a attiré 20 membres actifs en deux ans. Depuis, ce club a entraîné d'autres étudiants hakka à les rejoindre. Il a contribué à l'établissement d'autres clubs hakka universitaires partout dans l'île. C'est justement cette sorte d'enthousiasme que les Hakka plus âgées ont essayé d'insuffler aux jeunes générations. Tous souhaitent que d'autres jeunes partageront la motivation de Mlle Liu Huei-chen pour trans­former leur groupe régional chinois d'une certaine « invisibilité » en une fierté à célébrer leur patrimoine et leur culture. Il faut quelque chose qui enflamme, s'écrit-elle.

Yun You-ching

(V.F., Jean de Sandt)

Photographies de Lin Bor-liang.

Cet espoir hakka suivra-t-il ses ancêtres malgré l'ouverture et le brassage culturels et des idées en Chine?

1. L'auteur use abusivement des termes ethnie et ethnique pour définir les Hakka. Mais les Hakka ne forment ni une ethnie ni même un groupe ethnique, étant tous d'ethnie chinoise ou mieux han. Il s'agit d'un groupe régional chinois qui se distingue par sa langue vernaculaire et quelques traits culturels particuliers. Dans ce texte, nous employons les termes plus idoines de régionalisme et de régional à cet égard. (NDLR)

2. Il s'agit d'une division très simplifiée, mais erronée. Sous le vocable mandarin sont en fait rassemblés les nombreux dialectes mandarins, dont le pékinois est certainement le plus répandu. Les garnisons militaires établies dans le Sud (Yunnan, Koueïtcheou, Hounan) et le Nord-est (Mandchourie) ont assurément contribué à l'expansion du pékinois dans ces régions. On peut toutefois signaler que l'intelligibilité mutuelle des dialectes mandarins est parfois douteuse, essentiellement à cause de la valeur phonétique et de la sélection des tons et du lexique de chacun des parlers (patois) régionaux. Les parlers de régions marginales seraient plus homogènes, comme le seutchouanais, un groupe homogène im­portant par le nombre de ses locuteurs, et le nankinois, plus proche de la langue mandarine, proprement dite. Quant à la Chine du Sud, au relief plus accidenté, les diverses langues vernaculaires chinoises se sont généralement maintenues et demeurent encore vivaces, notamment dans l'art dramatique et lyrique. (NDLR)

3. L'auteur note assez sommairement cette particularité pour le moins capitale. En effet, toutes les langues régionales chinoises ne peuvent qu'user des mêmes idéogrammes chinois, selon une phonétique, un vocabulaire et une grammaire qui les distinguent entre elles. Pour écrire le lexique et les mots grammaticaux qui leur sont propres, ces langues régionales doivent employer des idéo­grammes distincts qui peuvent apparaître « vieillis » ou « obsolètes » selon les dictionnaires chinois (pékinois) modernes quand ils n'y sont pas carrément omis pour être sorti de l'usage du pékinois, cette langue ayant eu sa propre évolution. Et les idéogrammes représentant les mots de pure essence régionale, notamment les morphèmes syntaxiques, inconnus du lexique général chinois, doivent être forgés conformément au mode de création idéographique traditionnelle, puis acceptés par l'ensemble des lecteurs et locuteurs concernés. Quoique peu conventionnels, ils tendraient justement à se répandre et à s'uniformiser grâce à ce genre de publication. (A cet égard, on peut rappeler que le pékinois a largement puisé dans le lexique de la langue mandarine.) Malheureusement à Taiwan, les efforts dans ce sens (recherches idéographiques et linguistiques) sont timides, et on assiste le plus souvent à une plate translittération du pékinois, avec une lecture régionale! Il s'agit là d'une « pékinisa­tion » et sans doute à plus ou moins brève échéance de l'appauvrissement, voire de la disparition, des langues régionales chinoises, ce dont se lamentent l'auteur et les personnalités qu'il cite. (NDLR)

 

 

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